Inclusives – Chronique dans hemisphereson.com

https://hemisphereson.com/inclusives/ by Guillaume Kosmicki. – Merci 😉

Après deux compilations numériques parues en 2017 et 2018, le réseau Fair_Playsort cette fois, en association avec le label Tsuku Boshi, un album fondé sur un concept simple et clair : quatre artistes ont été sollicitées pour fournir les inspirations sonores à la base de toutes les pistes, sous la forme d’une banque de sons. Outre ce principe simple qui fédère l’ensemble des morceaux, c’est bien la liberté avant tout qui s’impose comme le maître-mot de ce projet très réussi.

Liberté des sources, en premier lieu, pour les quatre compositrices qui ont livré les sons. En effet, aucun impératif ni aucune règle n’ont été édictés, et l’on ressent bien la personnalité et la sensibilité artistiques de chacune dans les sons qu’elles ont mis à disposition des autres participantes : les pistes séparées d’un morceau entre électro et chaleur pop/soul pour Laryssa Kim, « Love Them All »  ; des lignes mélodiques de clarinettes sensuelles et des traitements électroacoustiques pour Carol Robinson ; les percussions et la voix gutturale de Sage Pbbbt ; un large corpus de sons électroniques, sons naturels en extérieur et interviews radiophoniques pour Zineb Soulaimani. Par ailleurs, elles étaient libres aussi de composer ou non un morceau à joindre à l’ensemble.

Liberté des esthétiques présentes sur l’album également, sur un principe de cooptation. Ainsi, chaque protagoniste, Tsuku Boshi, Fair_Play et les quatre artistes, devait inviter dix artistes potentiels à se joindre au projet. Au final, une trentaine de musiciennes ont répondu à l’appel. Elles ont pu le faire selon leurs propres vœux, soit en remixant, soit en réutilisant, en déformant, en détournant, ou même en mêlant à leurs propres sons les banques fournies, avec la seule contrainte de ne pas dépasser huit minutes. C’est donc un travail d’une grande mixité d’approches auquel on fait face, mais aussi fondé sur de nombreux styles distincts, autant d’univers

Cependant, la référence à une banque de sons commune et également, peut-être, une énergie propre à la magie émulatrice qui peut émaner d’un projet, lui procure une certaine unité à l’audition. Nous avons ressenti en effet un je-ne-sais-quoi qui parcourt les titres, de l’ordre du rituel, de la transe, ainsi qu’une saveur atmosphérique, reposant notamment sur de fréquentes larges sonorités réverbérées. C’est une musique qui prend le temps de s’exprimer et d’entrer dans le fond des choses, dans l’essentialité des sons. Si diverses les pistes soient-elles, depuis la pop jusqu’à l’expérimental, on sent bien qu’on pénètre un même monde.

On ne saurait recenser ici l’intégralité des 32 morceaux, qui totalisent près de trois heures de musique. Précisons immédiatement que les quelques choix subjectifs de mise en lumière que nous faisons ne sont aucunement fondés sur des jugements concernant la qualité des titres présents sur l’album, qui mériteraient tous amplement qu’on s’y arrête, mais seulement sur l’impératif de concision d’un article de chronique. Chaque auditeur.trice tracera aisément son propre parcours et sa sélection personnelle au sein de cette jungle musicale fertile. Mais puisqu’il faut bien choisir, nous avons retenu entre autres

le remix de Laryssa Kim par l’artiste bruxelloise +​+​juanitaa​+​+, « xx Love Mall xx (bb Don’t You Leave me Unfolded) » (1), pour la juxtaposition d’une douceur planante des sons électroniques avec la rugosité d’une rythmique breakcore saturée, effet que nous apprécions particulièrement 

la collaboration fructueuse entre Carol Robinson et la formidable contrebassiste, chanteuse et improvisatrice Elise Dabrowski, « The Again-ness », comme l’impression d’entendre les frémissements de la Terre (3) 

la dark ambient fascinante de Chra posant le climat de « Die Magie des Klangs » (4) ; Le travail répétitif et hypnotique de Catherine Robin sur « Elle s’ensuivit » (7) ; la pop raffinée de « Disruption.2 » de Fleur (13) ; les saturations et les crépitements excités de Méryll Ampe sur « No Real » (21)

le rituel mystérieux et intemporel du « Null Zone » de Sage Pbbbt (24) ; les atmosphères somptueuses d’Aline Clair structurant « Tremo » (26), qui se conclut sur l’extase méditative d’un drone 

ou encore le riche jukebox des relectures personnalisées que Trinh Lo propose dans « Tangentes » (27).

Guillaume Kosmicki