Mokuhen

J’aime bien le Kazagumo de Mokuhen
6 juillet, 2009 in Musique | http://josephghosn.com/

La pochette est belle et l’intérieur plus encore : le disque du français Mokuhen est une belle surprise, reprenant quelques leçons d’une musique électronique que l’on pensait disparue ou vieillie prématurément : une sorte d’ambient tour à tour contemplative et narrative, comme une BO en plein air, qui donne l’impression d’avoir été composée comme l’on jouerait un blues répétitif, un motif inlassable et prenant. Pour comprendre cette jolie peinture, j’ai envoyé quelques questions par mail à son auteur, Mokuhen alias Laurent Guérel, dont voici les réponses.

Dans quel état d’esprit as-tu réalisé ce disque ? En quoi diffère-t-il de tes autres projets ?
Je pense que d’une certaine façon j’ai été assez « inconscient » lorsque j’ai construit ces morceaux. Je veux dire que je n’avais jamais vraiment envisagé de sortir ces compositions.. J’ai commencé ce projet courant l’été 2006 ; avant l’arrivée de ma fille. Je crois que c’est venu assez naturellement, comme un besoin. Je devais chercher quelque chose de plus calme, par rapport aux rythmiques déstructurées du projet Dowo_kun mené avec Thomas Wanker’s united (membre de Reuter’n’Belter).

Quelque soit le projet , j’aime me mettre en situation de chercher sans savoir ce que je vais trouver. C’est une bonne méthode quand on n’est pas musicien … Je n’ai pas vraiment de méthode pour composer, parfois j’ai une idée de structure, mais le plus souvent j’expérimente sans savoir vraiment où je vais. Je laisse toujours une porte ouverte au hasard , aux petits incidents, et à l’ambiance du moment..

Le projet Mokuhen est né de cette volonté de recherche mais aussi comme une réponse à un besoin de faire des cartes postales sonores que je laisse traîner, sans forcément donner une clé d’interprétation évidente. Sans forcément avec l’idée de faire des disques.. C’était sans doute une réaction à « la lenteur » de la création en groupe qui ne convenait pas pour ce besoin précis.. Parce qu’il faut des semaines pour faire des morceaux ensemble (on travaille tous en dehors de la musique, la vie de famille, les trajets, ..), et ce n’est pas le rythme que je souhaitais avoir.. J’avais besoin d’un ‘espace’ disponible que je pouvais gérer au quotidien ou le laisser en standby pendant des semaines (et beaucoup plus parfois).

Où et comment l’as-tu enregistré ? A la maison ?
La nuit, ou très tôt le matin, à la maison . Il y a toujours comme facteur premier une part d’urgence. Cela peut être un besoin de ‘défoulement’, ou la deadline d’un projet.. Il faut qu’il y ait des émotions ressenties, un besoin ‘immédiat’ , une nécessité . Il faut que ça jaillisse tout seul. Ce n’est jamais vraiment par le travail, ça vient dans la facilité ou ça ne vient pas. J’écris les morceaux de manière très furtive. La première étape consiste donc à jeter dans un fichier le squelette du morceau. Cela peut s’arrêter là. J’essaye ensuite de trouver un équilibre entre l’expérimentation, la matière sonore et la trame initiale, sans dénaturer le 1er jet.

La maison, cela veut dire mon ordinateur , le casque sur les oreilles. Branché parfois sur la chaîne du salon pour voir comment cela sonne ..

Quelles sources sonores utilises-tu et comment les traites-tu ? Ce disque marque-t-il une évolution de ta pratique musicale ? En quoi ?
J’ai voulu avoir accès à d’autres types de sons aussi par rapport à l’aspect très electronique de Dowo_kun. J’essaye de trouver une formule qui mélange des sonorités d’instruments organiques, des vagabondages aléatoires d’effets et des enregistrements bruts .. Des aplats sonores ; des travelling pour une danse ‘interne’.

Il y a une volonté de faire quelque chose de plus acoustique, mais forcément très électronique aussi. Ne sachant jouer d’aucun instrument, il y a forcément des samples, des sons acoustiques triturés .. Ce n’est pas par faute de moyens. Cela fait partie de ma pratique musicale. Utiliser des sources multiples découpées dans ma collection de disques, c’est un peu apporter des photos du décor réel dans le dessin en construction.

La pratique reste la même, la méthode aussi, j’écoute beaucoup de musique. Je travaille la matière des disques. Je joue avec ma platine, je coupe, copie, allonge, recolle, c’est de l’artisanat.

C’est une façon de présenter son interprétation de l’original dans ton univers. Extraire et en faire quelque chose d’autre dans un autre conteste, cela m’intéresse beaucoup. C’est comme la chorégraphie. Par le geste, par la gestion de l’espace , tu donnes ton interprétation de la musique que tu utilises. Dans la danse , il y a aussi cette première étape de travail de la matière.. et puis cela se met en place, de façon instinctive.

Comment en as-tu construit le tracklisting ? Quelle histoire voulais-tu raconter en particulier ?
Le tracklisting c’est Denis (qui a sorti le disque sur son label Stembogen) qui l’a effectué. Cela rejoint justement l’idée précédente. Je lui ai donné 3 albums complets, pour lesquels je proposais un tracklisting, des albums ‘bouclés’, sauf le mastering ! Denis m’a fait une contre proposition, piochant à droite et à gauche. Il s’est fait sa propre histoire. J’ai trouvé cela intéressant de travailler ainsi, « mes morceaux dans son univers, avec sa perception ».

Je voulais quelque chose de direct, un univers dans lequel on puisse se plonger intégralement et que l’émotion procurée soit quasiment la même sur toute la longueur tout en jouant sur les nuances. J’ai porté beaucoup d’importance à trouver un juste équilibre dans la narration. Evoquer assez de choses sans dépasser la limite ‘du trop’ qui referme des portes.

Denis a eu cette perception, et m’a parlé tout de suite du côté « narratif » de ma musique. Ce qui m’a mis en confiance pour lui confier la « copie ». Une sorte de conclusion sous forme de travail collectif..

Quant au thème de l’album, le titre peut donner une indication. « Kazagumo » veut dire « vent et nuages qui annoncent la pluie ». C’est quand même un disque assez triste, sombre. J’espère qu’on le ressent tout de même la petite lueur d’espoir égrainée ici & là.

Pourquoi avoir fait une référence au film Demon Seed sur la pochette ? Quel lien fais-tu avec ton album ?
Il en est de même avec la pochette et donc la référence au film Demon Seed. Une proposition de Denis.Ce disque est accessible ou inaccessible selon l’humeur , la fatigue du jour, selon ce que l’on a l’habitude d’écouter aussi. Pour la pochette , nous avons lancé des ‘pistes’. Quand tu regardes à l’intérieur c’est encore une autre proposition… La notion de narration… Que mes disques soient porteurs de cet élément narratif est tout ce qui m’importe. Une narration muette , mais pas indolore. J’ai commencé à m’investir dans la musique quand j’ai dû arrêter de danser et j’essaye de passer l’énergie & la précision du geste , dans la forme et la présentation du morceau.

Qu’est-ce qui t’a inspiré en faisant ce disque ? Livres, disques, films, …
J’ai composé la musique de deux lectures des livres de Philippe Fusaro : ‘Palermo Solo’ & ‘Capri & moi’ sortis à La fosse aux Ours. On retrouve certaines parties de Paermo Solo dans le disque. En dehors de la composition ; l’exercice a été très constructif dans le travail de perception de la musique. Dans ce qu’elle peut entraîner. Philippe & Olivier Rey m’ont laissé carte blanche (j’arrivais le jour même avec ma perception du livre.. les acteurs avaient très peu ou pas entendu). Le volume, la gestion de l’espace., le timing avec des lectures que l’on ne peut jamais reproduire à l’identique. Une mise en scène sonore, une autre translation d’univers et de perception , de lecture de public. Les livres de Velibor Colic m’ont marqué également, l’homme aussi.

Côté musical, « Paquet surprises » de Greg Davis et Sebastien Roux a sans aucun doute déclenché les choses pour ce projet. J’y retrouvais beaucoup de références diverses et pourtant une homogénéité indéniable. Un bol d’air pour l’époque (2005/2006), où l’on croulait sous la sclérose de genres , l’étiquetage des scènes & la « sur »-méthodologie … Certains disques d’électronica ressemblaient plus à des exercices pratiques pour passage du brevet Ableton ou du troisième cycle Max-msp. Une respiration que l’on retrouve également chez Leafcutter John

Mon « moteur » c’est avant tout mon quotidien … sa trace, son empreinte physique et morale, le hasard, comme mon Ipod écouté en random dans les couloirs du métro ou le bus..Il y a David Sylvian, Seefeel, Suboko, Moonshake, Sakamoto, Leafcutter John, Radian, Anthony Pateras, Robin Fox, AKM, Lodz, Dorine Muraille, Jazzkammer, Kapital Band 1, Lasse Marhaug, Lithops, Stereolab, Sonic Youth, Analog… des labels comme Small city Supersound, Sonig, Mosz., Frozen Elephant, la pollution sonore.

Vers quoi penses-tu tendre maintenant ?
Poursuivre mon travail artisanal comme un compagnon du devoir, préparer le second disque prévu avant la fin de l’année que l’on pourra intégrer dans la pochette de celui-ci, trouver un axe d’approche du live ou plutôt de la diffusion en public.

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